"Je ne m’aime pas en photo…"

Il y a 10 ans je publiais cet article linkedin.com/pulse/je-ne-maime-pas-en-photo-thierry-abellan/

Dix ans ont passé.

Dix années de photographie, de rencontres, d’ateliers, d’expériences et surtout de travail autour de l’image de soi ont progressivement déplacé mon regard.

À l’époque, j’écrivais :

« Mon métier consiste à faire sortir des aspects inconnus de votre personne. »

Aujourd’hui, je dirais les choses un peu différemment.

Parce qu’au fil des années, j’ai compris que la photographie ne consiste pas seulement à montrer une personne autrement.

Elle peut aussi devenir un outil pour lui permettre de se regarder autrement.

C’est une nuance importante.

Et finalement, c’est peut-être ce qui a le plus évolué dans ma façon de travailler et de penser la photographie.

Alors, dix ans après, j’avais envie de revenir à cet article.

Parce que sur le fond, certaines choses n’ont pas changé.

Mais moi, oui.

"Je ne m’aime pas en photo…"

Dix ans après, je ne dirais plus exactement la même chose. 

Parce qu’au fil des années, j’ai fini par comprendre que le problème n’était peut-être pas vraiment la photographie.

Se regarder n’est pas si simple

Quand nous nous regardons sur une photographie, nous ne voyons jamais simplement une image de nous.

Nous voyons un visage, bien sûr.

Mais nous voyons aussi une histoire.

Un âge. Des souvenirs. Des blessures. Des réussites. Des renoncements. Les marques du temps. Et parfois tous les regards que les autres ont posés sur nous au cours de notre vie.

Nous ne regardons pas seulement notre apparence.

Nous nous regardons avec tout ce que nous savons de nous-mêmes.

C'est probablement pour cela qu'une photographie peut parfois être beaucoup plus déstabilisante qu'on ne l'imagine.

La photo, elle, ne connaît pas notre histoire.

Elle s'est contentée de saisir un instant.

Un mouvement.

Une expression.

Un regard.

Une façon de se tenir.

Et parfois ce petit quelque chose d'imperceptible que le photographe a vu et que nous n'avions jamais remarqué nous-mêmes.

Le miroir nous a appris à nous connaître… mais d'une certaine manière

Il y a aussi une raison très simple pour laquelle nous avons souvent du mal à nous reconnaître sur une photographie.

Depuis l'enfance, notre image familière est principalement celle du miroir.

Nous nous sommes construits avec cette image.

Mais le miroir nous montre une image inversée et surtout une image que nous contrôlons.

Nous choisissons notre expression.

Notre posture.

Notre angle.

Nous pouvons recommencer.

La photographie, elle, ne négocie pas.

Elle peut nous montrer de profil, de dos, de loin, dans un mouvement, dans un éclat de rire ou dans un instant de fragilité.

Elle nous montre parfois comme les autres nous voient.

Et cette image-là peut nous sembler étrangère.

Alors nous disons :

« Ce n'est pas moi. »

Mais si.

C'est bien nous.

Simplement, c'est une version de nous que nous n'avons pas l'habitude de regarder.

Et puis il y a les comparaisons

Pendant mes séances, j'ai souvent entendu :

« C'est fou comme je ressemble à ma mère. »

Ou à son père.

Ou à sa grand-mère.

Et tout dépend alors de ce que cette personne représente pour nous.

Si nous aimons cette ressemblance, elle devient une découverte heureuse.

Dans le cas contraire, elle peut devenir une véritable blessure.

Il en va de même avec les comparaisons :

« Je suis beaucoup moins jolie que ma mère au même âge. »

« Lui, il était beaucoup plus beau. »

« Moi, j'ai vraiment vieilli. »

En quelques secondes, ce n'est plus une photographie que nous regardons.

C'est notre estime de soi qui est convoquée.

Alors, suis-je vraiment « pas photogénique » ?

Cette phrase m'a toujours un peu agacé.

« Je ne suis pas photogénique. »

Comme si la photogénie était une qualité que certains auraient reçue à la naissance et dont les autres seraient définitivement privés.

Avec les années, j'ai compris que ce n'était pas aussi simple.

Une personne n'est pas photogénique ou non.

Elle peut être mal photographiée.

Elle peut être mal à l'aise.

Elle peut ne pas avoir confiance.

Elle peut ne pas savoir quoi faire de son corps, de ses mains, de son visage lorsqu'un objectif la regarde.

Elle peut surtout avoir tellement l'habitude de se juger qu'elle ne laisse plus aucune chance à son image.

Le rôle du photographe n'est donc pas simplement de trouver « le bon angle ».

Il est d'abord de créer les conditions pour que quelque chose puisse apparaître.

La photo se fait d'abord avec les oreilles

C'est une phrase que je disais déjà il y a dix ans et à laquelle je crois encore davantage aujourd'hui :

Avant de photographier quelqu'un, il faut l'écouter.

Comprendre qui il est.

Ce qu'il vient chercher.

Ce qu'il accepte de montrer.

Et parfois aussi ce qu'il ne veut surtout pas montrer.

Parce que photographier quelqu'un, ce n'est pas seulement appuyer sur un déclencheur.

C'est une rencontre.

Et cette rencontre peut permettre de faire émerger quelque chose que la personne ne voit plus — ou qu'elle n'a peut-être jamais vu chez elle.

Pendant longtemps, je disais que mon métier consistait à « rendre les gens beaux ».

Je le disais d'ailleurs avec humour et provocation.

Aujourd'hui, je dirais :

Mon travail consiste à aider les personnes à découvrir une image d'elles-mêmes dans laquelle elles puissent enfin se reconnaître.

Dix ans de pratique ont changé mon regard

Depuis cet article, j'ai continué à photographier.

Mais j'ai surtout développé des ateliers autour de l'image de soi.

Des personnes qui ont perdu confiance.

Des personnes éloignées de l'emploi.

Des personnes qui se sentent parfois invisibles.

Des personnes qui n'ont pas l'habitude d'être regardées autrement que par leurs difficultés.

Et là, quelque chose s'est confirmé.

La photographie peut être beaucoup plus qu'un résultat esthétique.

Elle peut être un espace d'expérimentation.

On peut jouer avec son apparence.

Changer de rôle.

Se mettre en scène.

Travailler à deux.

Rire de soi.

Se voir autrement.

Essayer.

Se tromper.

Recommencer.

Et petit à petit, prendre une place différente devant l'objectif.

C'est pour cela que mes ateliers ne cherchent pas uniquement à produire de « belles photos ».

Ils cherchent à faire vivre une expérience.

Une expérience au cours de laquelle chacun peut expérimenter son image sans être immédiatement enfermé dans le jugement.

Se réconcilier avec son image

Je crois aujourd'hui que nous n'avons pas forcément besoin d'aimer toutes nos photographies.

Et heureusement.

Nous n'avons pas non plus besoin de nous trouver beaux tous les jours.

Ce serait une autre forme de tyrannie.

Mais peut-être pouvons-nous apprendre à nous regarder avec un peu plus d'indulgence.

À accepter que notre visage change.

Que notre corps change.

Que notre image ne résume jamais ce que nous sommes.

Et surtout à comprendre qu'une photographie n'est pas un verdict.

C'est un point de vue.

Celui d'un photographe.

Celui d'un instant.

Celui d'une rencontre.

Et parfois, cette rencontre permet de découvrir quelque chose que nous avions oublié :

nous regarder n'est pas forcément nous juger.

C'est peut-être là que commence la réconciliation avec son image.

Et finalement, dix ans après avoir écrit « Je ne m'aime pas en photo », je crois que c'est cela que la photographie m'a appris.

On ne photographie pas seulement une image de soi.

On peut aussi apprendre à changer le regard que l'on porte sur soi.

Et c'est probablement pour cette raison qu'après plus de quarante ans de photographie, je continue à croire que derrière chaque portrait, il y a toujours beaucoup plus qu'une simple photographie.

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